Cocteau-Antigone

Venez nous rejoindre au club de la presse, pour écrire votre Antigone ! 1 place du Nombre d'Or, 15h-17h ou 17h30, vendredi 11 et samedi 12 novembre, durant la ZAT.

Quel rêve, hein, pour un roi, des bêtes ! Ce serait si simple.

Dans la pièce d’Anouilh, Créon somme également sa nièce de le comprendre, mais Antigone, intransigeante, refuse d’écouter ses arguments. Gouverner ne peut tout justifier. La raison d’Etat ne couvre ni la cruauté, ni les compromis.  Moi, je n’ai pas dit « oui » ! Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse, à moi, votre politique, vos nécessités, vos pauvres histoires ? Moi, je peux dire « non » encore à tous ce que je n’aime pas et je suis seul juge. Et vous, avec votre couronne, avec vos gardes, avec votre attirail, vous pouvez seulement me faire mourir parce que vous avez dit « oui ».

[…] Pauvre Créon ! Avec mes ongles cassés et pleins de terre et les bleus que tes gardes m’ont fait aux bras, avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine. 

[…] Créon : C’est facile de dire non, même si on doit mourir. Il n’y a qu’à ne pas bouger et attendre. Attendre pour vivre, attendre même pour qu’on vous tue. C’est trop lâche. C’est une invention des hommes. Tu imagines un monde où les arbres aussi auraient dit non contre la sève, où les bêtes auraient dit non contre l’instinct de la chasse ou de l’amour ? (…)

Antigone : Quel rêve, hein, pour un roi, des bêtes ! Ce serait si simple.

Hélas pour la tranquillité morale de Créon, Antigone refuse de n’être qu’un corps, un destin biologique. Son amour pour Hémon et son goût de la vie ne suffiront pas à lui faire baisser la tête.

Qui devra-t-elle encore laisser mourir en détournant le regard, la petite Antigone ?

On retrouve cette version d’un Créon qui possède le pouvoir temporel mais semble dépassé par l’exigence de pureté de sa nièce chez Jop, dont la BD Antigone met en scène un préfet aux prises avec une adolescente zadiste.

Je suis un adulte, tu n’as encore rien vu ni rien fait de ta vie et tu voudrais me donner des leçons ? Mais moi j’ai des responsabilités, des comptes à rendre, on ne peut pas passer son temps à dire non à tout sous prétexte de belles idées. On vit dans un monde complexe, il faut que tu grandisses. – Ah ?! Maintenant je dois grandir ? Faudrait savoir, ma jeunesse te va bien si je reste sage, mais si je veux autre chose, il faut grandir, hein ? Mais vous me dégoutez avec votre bonheur prémâché, j’en veux pas de votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone ? À qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre ? Qui devra-t-elle encore laisser mourir en détournant le regard ? Tu peux parler Créon, je le vois très bien le monde dont tu parles, et ça me fait vomir ! – Tais-toi donc. – Me faire taire, c’est pour ça que tu es venu ? – Emmenez-la. Une nuit en cellule la rendra peut-être un peu moins orgueilleuse…

Dénoncer les ravages de la tyrannie

Chez Sophocle, plus qu’une revendication personnelle, il s’agit d’un refus de la tyrannie. Si Antigone s’oppose à Créon, c’est qu’il outrepasse ses droits en refusant le devoir que les vivants doivent aux morts. Il devient dès lors un tyran, pour elle comme pour tous. Antigone devient alors le porte-parole de tous comme elle le souligne elle-même : « Tous ceux qui m’entendent oseraient m’approuver, si la crainte ne leur fermait pas la bouche. Car la tyrannie, entre autres privilèges, peut faire et dire ce qui lui plaît. » Et, en désignant le chœur : « Ils pensent comme moi, mais ils se mordent les lèvres. »

Pour Créon aussi, sa nièce est une figure de l’hybris : « C’est elle qui serait l’homme si je la laissais triompher impunément ». Il l’écoute à peine avant de la condamner, car la loi qu’il a promulguée s’applique à tous, hommes, femmes et enfants, et ses contrevenants encourent la mort. D’ailleurs Antigone assume son sort : « Je suis ta prisonnière : tu vas me mettre à mort. (…) Tout ce que tu me dis m’est odieux (…) et il n’est rien en moi qui ne te blesse. »

Il faut l’intercession de son fils, Hémon, fiancé à Antigone, pour que le tyran accepte de transiger : il ne punira pas sa nièce, à condition là encore qu’elle se taise et rentre dans le rang. Qu’elle se montre solidaire du pouvoir qu’il représente, aussi. « Tu es une Labdacides. Tu es de la famille royale de Thèbes. Tu portes le sang et la charge de cette autorité. Tu as le devoir de l’exemple. »

Mais, si Antigone se montre exemplaire, ce ne sera pas de la manière dont Créon l’entendait.

Puisque Créon refuse d’accéder à sa requête – une sépulture digne pour son frère – elle refuse, elle, d’obéir et de se soumettre. Elle ira au tombeau sans un murmure.

L’appui d’Hémon et celui, tardif, d’Ismène, actent une rébellion de la jeunesse. Leur colère ne fait pas plier le tyran : Antigone est condamnée. Hémon la suivra dans la mort. Créon restera roi, mais il aura perdu sa descendance.