Venez nous rejoindre au club de la presse, pour écrire votre Antigone ! 1 place du Nombre d'Or, 15h-17h ou 17h30, vendredi 11 et samedi 12 novembre, durant la ZAT.

Un déni dévastateur

La pièce de Brecht interroge le rôle de la violence dans la désagrégation de la tête de l’Etat, la responsabilité du chœur de la cité dans la logique de guerre du tyran et la question de l’insoumission civique comme principe de résistance devant l’aveuglement du pouvoir. La figure d’Antigone constitue un modèle d’insoumission.

Antigone, à Créon :

J’ai enfreint ton décret

Parce qu’il était le tien, celui d’un mortel.

Un mortel peut l’enfreindre,

Et je suis simplement un peu plus mortelle que toi. (…)

Mais s’il te semble que j’ai perdu le sens

De craindre la colère des dieux et non la tienne,

Qu’un insensé soit maintenant mon juge.

 

Et au chœur :

Mais moi je vous appelle : aidez-moi dans ma détresse,

C’est à vous-mêmes que vous viendrez en aide.

L’homme assoiffé de pouvoir boit de l’eau salée :

Il ne peut s’arrêter, il lui faut boire encore.

Hier c’était mon frère, aujourd’hui c’est moi.

De plus, on se souvient que la tragédie Œdipe-roi commence alors que Thèbes subit les atteintes de la peste. En 1948 Brecht, dans son adaptation théâtrale, appelle l’attention sur les corps sans sépulture et  l’odeur inquiétante qui se dégage des charniers. La mort à nu préfigure les désastres à venir. Il y a eu rupture d’équilibre, et l’orgueil démesuré dont Créon accuse sa nièce est surtout le sien. Antigone le voit et veut alerter. Que ce soit du point de vue des dieux, de la nature, par devoir envers les morts ou par simple humanité, laisser des corps sans sépulture est une faute et un danger, la marque de l’hybris chez les Grecs, et cela va se retourner contre son auteur.

Brecht a voulu interpeler contre la cécité volontaire. Dans sa version, la guerre que mène Thèbes contre Argos n’est pas terminée, mais les soldats considérés comme déserteurs ou traitres sont massacrés. Peu restent à se battre, la victoire n’est donc pas assurée, pourtant Créon annonce l’ouverture des festivités. C’est alors qu’on reçoit des nouvelles du front : les chars ne reviendront pas chargés des enfants de Thèbes et de l’or d’Argos, au contraire la guerre est perdue. Tous sont restés sourds aux appels d’Antigone, tous se sont tus et ont laissé s’étendre la violence. Rien n’est venu s’interposer devant la fureur du tyran, tous ont accepté un pesant silence. Ils vont maintenant périr de leur mutisme, trop longtemps entretenu par la peur qu’ils avaient de périr de leur potentielle révolte.

Les choix d’Antigone

Ce qui m’a interpelée dans ces histoires, c’est qu’Antigone, à plusieurs reprises, a le choix : elle pourrait faire semblant de se soumettre. Elle pourrait se dire que le temps lui donnera raison, qu’elle agira dans l’avenir. Mais elle persiste dans son « Non ». Parce qu’elle a des valeurs, avec lesquelles elle ne peut transiger. Elle est pourtant rarement une figure de la guerre. Si elle dit « non », c’est d’abord parce qu’elle dit « oui », profondément, à un autre discours que le discours dominant.

Mais parce qu’elle lutte contre l’emprise, elle ne peut rester hors de l’engagement.