15 octobre. Au dernier étage de l’immeuble, l’appartement d’Elisa, situé dans le quartier d’Antigone, dominait la ville alentour.

Elle voyait les taxis volants tracer leur route dans un ciel pur, suivant des circuits invisibles mais bien déterminés. Elle contemplait cette prouesse technique, comme autant d’autres sans pour autant s’en émouvoir. Tous ces progrès matériels masquaient mal pour elle une défaite spirituelle.

Pas qu’elle fût particulièrement croyante. Les mariages en grand pompe de ses copines à l’église ou au temple  l’émouvaient sans pour autant aller au-delà l’instant festif et provoquer une amorce de réflexion sur une conversion chez elle.

Non, mais il lui semblait que plus personne n’attendait rien de cette société qui s’effilochait, qui partait en quenouille. Chacun semblait vivre dans un archipel invisible mais bien réel au quotidien. Les gens se croisaient mais ne se fréquentaient pas. Ils vivaient et se socialisaient dans leur communauté d’origine qu’elle soit sociale, culturelle ou socio culturelle... Chacun se méfiait de l’autre et jugeait sur l’apparence celui avec lequel il entrait en contact pour des raisons professionnelles, des soins, dans une administration ou avec des amis communs. Les espaces culturels se segmentait aussi. Chacun avait droit à des événements correspondant à ses critères, à ce qu’il croyait, à ce qu’il pensait  à ce qu’il aimait entendre. Les débats contradictoires n’étaient pas interdits mais ils n’existaient plus.

Le téléphone vibra sur la table en verre.

« Allô, bonjour c’est Carole, tu ne viens pas à l’atelier d’écriture finalement ?

Ah ! si, si, pardon, je n’ai pas vu passer l’heure »

Elisa  fourra à la va-vite dans son sac son ordinateur et quelques feuilles avant de rejoindre l’ascenseur qui la déposa à deux pas de la salle où se déroulait l’atelier.  Elle le fréquentait depuis  cinq ans déjà. C’était son espace de  liberté.

 

« Bonjour, lui lança Carole, avec un sourire, alors qu’Elisa entrait les cheveux ébouriffés, installe toi, nous commençons juste »

Elisa jeta un coup d’œil à l’assistance qui n’était pas celle qui venait le samedi.

« Allons bon » se dit elle, bougonne.

Comme à son habitude, l’animatrice décrivit le contexte et la piste d’écriture dans le détail.

« Quelle sera votre Antigone, conclut-elle, c’est à vous, vous avez une heure et demie ! »

Elisa se pencha sur les documents que Carole venait de lui donner et commença à réfléchir. Rafik, l’artiste peintre iranien qui donnait des cours dans l’association, entra dans la pièce juste à ce moment-là.

Ceux qui le connaissaient échangèrent quelques mots avec lui. Il expliqua qu’il serait bien resté pour écrire à propos d’Antigone mais qu’il y avait une manifestation de femmes sur la place de la Comédie.  C’était en soutien au mouvement en Iran de celles qui manifestaient au péril de leur vie pour dire non. Non, à la mort de cette jeune femme en prison parce qu’elle portait mal son voile, non à la restriction des libertés pour les femmes. Maintenant, des dizaines d’entre elles manifestaient têtes nues dans les rues, au risque de leur vie, pour ne pas être enterrées vivantes dans une vie de soumission, pour être autre chose que des objets juste parce qu’elles sont des femmes et qu’elles provoquent le désir chez les hommes.

Et elles osaient  le crier avec un courage incroyable, inimaginable jusqu’alors, avec des slogans telles que « Non à la tyrannie, mort au dictateur ! »

Rafik emporté dans sa diatribe, s’arrêta soudain et éclata de rire.

« Allez , j’arrête, je m’en vais, gardez toujours vos cheveux libres, vous les femmes, j’aime beaucoup ça, moi je sais gérer mon désir ! » Et il quitta la pièce.

Ce bref interlude avait dispersé l’esprit d’Elisa.

« Bon, voyons se dit-elle, qui prendre comme Antigone, qui serait le bon modèle ? Qui ça ? Cette écrivaine qui vient de gagner un prix ? Mais n’a-t-elle pas soutenue une dirigeante d’un mouvement qui favorise l’entre soi, de couleur, de culture. Elle a même lancé des réunions réservées aux uns  et interdit aux autres ?  Antigone n’est-elle pas contre cela ? Contre sa condition de départ, sa famille d’origine, son sexe, ce à quoi Créon  veut l’assigner, n’être qu’une... princesse certes ! mais une femme, enfermée dans le gynécée, avec d’autres femmes uniquement, comme dans un harem, sans participer à la vie de la société, ni possibilité d’émancipation.

 Qui défend cela aujourd’hui ?

Elisa continuait à mordiller son crayon.

« Bon sang, mais je vais bien finir par trouver ; une femme qui se bat une société plus démocratique, qui défende la liberté expression, de choisir de vie, au risque d’y laisser sa peau..."

 Que voulez-vous que cela me fasse à moi, votre politique, vos nécessités, vos pauvres histoires ? lut Elisa parmi les extraits relevés par Carole.

En effet, se dit-elle, les histoires aujourd’hui sont pauvres de sens, il n’est plus question que de d’argent, pouvoir d’achat, RUM (revenu minimum universel). Cela avait bien marché avec les Indiens aux Etats Unies, au XIXème siècle pourquoi pas ici ? Le RUM était destiné à ces gens, en zone périphérique, non qualifiée et dont on ne savait plus que faire.  Tout avait été mécanisé, plus besoin de main d’oeuvre pour tenir une ferme. Leur donner de quoi survivre suffirait ; Cette population se maintiendrait d’elle-même dans leurs « réserves », au fin fond des zones désertifiées de tout service public, dans l’angle mort de ces pans de pays dont on ne parlait jamais, loin des grandes métropoles, « au large du business », comme disait un chanteur du siècle dernier dont elle avait retrouvé un disque en vinyl dans le grenier de son père.  Bertrand de Villiers ou Bernard Lavilliers , elle ne savait plus...

Les gens y laisseraient leur dignité, sombreraient dans l’alcool et la dépendance, mais la dépendance, ils y étaient déjà, alors… Un peu plus un peu moins...

« Travailler encore » comme chantait encore Lavilliers...

« J’peux plus exister là / j’peux plus habiter là/ je sers plus à rien moi/y a plus rien à faire/

 quand je fais plus rien moi/ je coûte moins cher/ que quand j’travaillais moi/d’après les experts.. » Elisa chantonnait sans s’en rendre compte. Elle leva les yeux. Carole l’observait depuis un moment avec un sourire.

Oh ! Pardon dit Elisa. Elles rirent. Et Elisa replongea dans ses papiers.

 

Elle se rappela soudain de ce film iranien de Jafar Panahi, Taxi Téhéran, dans lequel une jeune avocate parle avec une liberté de ton incroyable de ce qu’elle défend, malgré la censure et la terrible ségrégation que subissent les femmes dans ce pays… mais comment s’appelait-elle déjà? Et que défendait elle... ?

« C’est un peu maigre », se dit Elisa…

 

Cela faisait maintenant une heure qu’elle tournait en rond… Dans l’actualité récente, rien de transcendant, c’est le mot qu’elle cherchait. Elle ne voyait partout qu’un mouvement contraire, fondé sur l’argent qui réduisait les personnes à n’être que des consommateurs sans idéal, …

 

« Je ne me lasserai pas de devenir. »

Elle se rappela ce passage… St Exupéry, oui, c’est ça, ...dans... Citadelle...

« Car je vis non des choses, mais du sens des choses... » Vivre du sens des choses...

 

Antigone aussi, ne veut pas se lasser de devenir, elle veut s’arracher à ses gènes, son milieu d’origine, sa condition familiale congénitale culturelle, se marier à ses cousins ou ses frères, ou son oncle... Ah ! la destinée maudite des Labdacides ! Bon, je me calme...

Quelle serait le combat aujourd’hui, quelle identification, mouvante et multiple par nature et échappant aux pouvoirs et à la surveillance ?

  Bon, se dit Elisa, je me lance… »

 

2099 ...

Les Og Mon, les Tarull et les Autours sont à l’origine du Nouveau Monde créée après la Grande Catastrophe.

Des Og Mon à peau verte des Tarull à peau blanche des Autours à peau tachetée, se dit Elisa.

Ça fait très univers de Priscka, ce truc... Bon, on verra, continuons. »

 Priska, une participante de l’atelier de Carole douée pour la création d’univers fantastiques... Ah ! Si je pouvais en faire autant,… se lamenta Elisa...

Bon, la suite...

Tous  vivent dans un monde où la liberté d’expression et l’évolution personnelle sont possible, même s’il subsiste des inégalités. Ce peuple est en paix depuis bientôt cent ans. Il possède l’Arme Fatale qui a dissuadé ses agresseurs potentiels de tout risque d’invasion. Mais la caste des dirigeants toujours recrutée dans les mêmes cercles s’est coupé du peuple. La croyance de leur ancêtres n’est plus la valeur suprême.

L’argent et l’or deviennent les valeurs refuge, au mépris de ce qui les ont précédés dans la vie, et qui se sont battus contre la dictature pour que leurs descendants vivent libres. Ces ancêtres, Og Mon, Tarull, Autours formaient déjà un peuple uni comme le peuple romain, à sa grande époque, qui assimilaient tous ceux qui vivaient sur son territoire : Berbères, Gaulois, Grecs d’Alexandrie ou d’Athènes, Juifs de Cappadoce, Phéniciens ou Assyriens, et qui pouvaient prétendre à la citoyenneté romaine. Mais depuis quelques années, des chefs ou cheffes politiques visaient à former des clans sur des critères ethniques, faire éclater la société, ils flattaient les replis identitaires, …. »

 

 Désormais, chacun se repliait dans sa famille, son village, sa communauté d’origine ou d’appartenance. Les  Og Mon dans les Montagnes entre eux, Les Tarulls du Sud, Les Autours de l’Ouest. Ceux du Nord, les plus faibles économiquement avaient fait alliance avec les Sveltes tout proches. Ces frontières n’étaient pas  officielles mais dans l’esprit de tous, dans chaque entité, chacun était tenu à son identité d’origine, sa famille, sa couleur de peau, sa religion.

Plus personne n’avait le droit de changer de nom, de religion ou refuser toute religion, vivre à sa guise en dehors de sa communauté. Les mariages étaient réglés par les familles qui faisaient appel à des société spécialisés grassement rémunérées pour trouver le conjoint idéal. Empreintes digitales, code génétique, origine sociale et familiale, appartenance politique ou syndicat, traces laissées sur les réseaux sociaux et chez les collecteurs de données, tout y passait.  

 

 Les gens n’attendaient plus rien des autorités et les services d’intérêt général se réduisait sur certains territoires à tels points que par endroits régnait une autre loi que la loi du pays.

Dresser les Tarull contre les autres, ou l’inverse devenaient un jeu habile pour les politiciens sans l’avouer au contraire. Chacun assurait vouloir la paix, l’harmonie mais flattait un camp ou l’autre. Parfois se définissaient des slogans communs pour rassembler artificiellement des gens sur des revendications flous, des mots d’ordre passe partout, des slogans creux.

Mais au fond certains misaient sur une insurrection générale pour récupérer le pouvoir. »

 

Bon c’est pas mal comme début, se dit Elisa Mais elle est où mon Antigone ? Qu’est ce qui se passe maintenant ? Il faut bien qu’il se passe quelque chose, merde !

 

« Bien, nous allons passer à la lecture... » Les mots de Carole tombèrent comme un couperet sur Elisa. Il était 17h30.

« Tant pis », souffla-t-elle.

Alors, elle écouta les récits de chaque participant. L’un d’eux avait donné les traits d’une Ukrainienne à son Antigone et raconta une histoire émouvante. Pour un autre, Antigone était un chat… Ouais, bon, c’est facile ! se dit Elisa, piquée par la jalousie …. Arriver à nous faire rire avec ça, c’est quand même pas mal…, reconnut-elle, en fin de lecture. Elle avait bien ri.

 

Alors que l’atelier se finissait, Rafik, entra brusquement dans la salle. Il paraissait blême et abattu. Carole lui tendit une chaise.

« Eh bien alors...? » s’étonna-t-elle.

  Rafik s’assit lourdement et raconta. Il y avait du monde, beaucoup de monde à la manifestation. Et puis, des projectiles ont commencé à fuser, ça venait de tous les côtés, chacun essayait de se protéger, de s’enfuir. Mais il n’y avait nulle part où se réfugier à moins de cent mètres. La grande place de la ville forme une sorte de glacis sur lequel la confusion régnait. Des hommes, pour la plupart cagoulés, jetaient des pierres, des bouteilles, des pétards assourdissants qui explosaient aux pieds des manifestants.

C’est alors que la police a  chargé mais les assaillants s’enfuirent aussi rapidement qu’ils étaient apparus. Ne restaient sur place que les manifestants. Les CRS mirent un moment à s’en rendre compte et des manifestantes avaient déjà reçu des coups.

« Ma fille, dit Rafik, ma fille a reçu une pierre sur la tête, elle est à l’hôpital, on l’a transporté »

Le silence se fit. Ceux qui le connaissaient bien, qui venaient à son atelier de peinture,  le réconfortèrent. Chacun y allait de son mot.

Elisa osa :

« Et elle s’appelle comment, ta fille ?

- Antigone » lâcha Rafik.

Copyright: Paul Barry