La piste d'écriture : une histoire racontée à hauteur d'enfant, avec une langue qui s'appuie sur des répétitions et qui s'exprime avec un mode de pensée "différent", comme le Petit Bonzi de Sorj Chalandon.

 C'est en septembre 2012 qu'Elvire s'est écrit à elle-même pour la première fois. Des lettres, elle en avait déjà écrites des quantités car elle aimait écrire, mais c'est en septembre 2012 qu'elle s'est adressée sa première lettre et que sa vie a commencé à changer pour de bon.

C'était au collège Simone Veil de Bezons, quelques jours après la rentrée. Il avait plu toute la nuit, avec un orage carabiné et au matin, des nappes de vapeur tiède montaient du sol. Ça lui avait rappelé des souvenirs de son pays, déjà si lointains. La journée était maussade et personne ne lui adressait la parole. Elle était la petite nouvelle, une noire, mais on voyait bien qu'elle n'était pas née ici. Dès qu'elle ouvrait la bouche on entendait son langage imagé, avec des mots que plus personne n'employait, des phrases bien tournées, avec la concordance des temps.

Des lettres, elle en avait écrit des centaines depuis qu'elle savait écrire. Des lettres à des amis lointains et imaginaires. Des lettres pour ses copines qui voulaient épater leurs petits copains en déclarant leur amour. Elle n'avait pas dix ans lorsqu'elle écrivait déjà aux administrations des « j'ai l'honneur de solliciter de votre haute bienveillance ». Elvire, aux yeux de tous, c'était l'écrivaine publique.

Mais la première fois qu'elle s'est écrit une lettre à elle-même, c'était dans ce collège de la banlieue parisienne, à des milliers de kilomètres de chez elle. Avant d'en arriver là, beaucoup d'eau avait coulé sous les ponts, une expression qu'elle chérissait et qu'elle employait déjà au Burkina.

 

Ce matin-là, elle avait remarqué justement l'eau tumultueuse et brune de la rivière, après le violent orage de la nuit. Elle n'en connaissait même pas encore le nom, car elle venait de débarquer au collège Simone Veil de Bezons.

Débarquer, c'est ce qu'elle n'arrêtait pas de faire depuis ce jour de novembre 2010 où elle avait atterri, seule, à Orly, en vue de venir apprendre la littérature au pays de Victor Hugo. Mais quand on a tout juste quatorze ans et qu'on débarque seule à Orly un beau matin de novembre, on a vite affaire à la police.

- Je suis Elvire Okamayo et je viens du Burkina pour faire de la littérature, dit-elle avec aplomb à la policière de la PAF qui jamais n'avait vu une petite noire aussi effrontée et aussi prétentieuse.

–       Et comment as-tu pris l'avion et où sont tes papiers ? lui hurla la femme en uniforme.

Pour toute réponse, Elvire sortit avec assurance son passeport flambant neuf, orné d'un visa à l'encre encore fraîche.

 

Depuis ce jour-là, beaucoup d'eau avait coulé sous les ponts et la vie d'Elvire n'avait pas été rose tous les jours. Elle eut beau leur dire et leur prouver qu'elle était une brillante élève dans son pays, que non seulement elle savait lire et écrire mais qu'elle avait sûrement écrit dans sa vie plus de pages que tout le commissariat réuni, on la mit quand même dans une classe avec des analphabètes.

C'est alors qu'Elvire se remit à écrire tant et plus. Elle écrivait dans un petit carnet toutes ses mésaventures et ses déconvenues au quotidien. Elle envoyait aussi au pays des lettres de plusieurs feuillets, adressées à son professeur de français, puis plus tard, de très longs mails, quand on lui laissa disposer de l'ordinateur du foyer.

Dans son petit carnet elle s'interrogeait. Pourquoi dois-je toujours répondre aux mêmes questions et raconter toujours mon histoire ? Et pourquoi ne me croit-on jamais ? Qu'y a-t-il d'anormal à ce qu'une jeune Africaine intelligente quitte son pays pour venir étudier dans les meilleures écoles de France ?

 

Au foyer, la vie était difficile. Les filles ne pensaient qu'à des choses futiles ou alors se battaient entre elles, se volaient les unes les autres. Elvire n'avait pas d'amie. Alors, en plus des lettres à son professeur du Burkina, des récits dans ses carnets, elle s'inventa une nouvelle amie, une Suédoise cette fois, car en Suède il y a plus de liberté et d'égalité et que c'est un vrai pays démocratique. Pas comme la France qui fait croire qu'elle est le pays des droits de l'homme, mais qui ne les respecte pas.

 

roselyne Ecole Afrique (2)Alors, en septembre 2012, lorsqu'Elvire s'est écrit à elle-même pour la première fois de sa vie, ce fut parce que son professeur de français du collège Simone Veil de Bezons avait proposé  à chacun et chacune d'écrire une lettre à l'adulte qu'il ou elle serait dans dix ans.

 

« Ma chère Elvire, je te félicite pour le premier roman que tu viens de publier. Les premières critiques que je viens de lire sont encourageantes... »

 

Malgré le ciel maussade et l'eau marronnasse qui coulait sous les ponts de Bezons, Elvire put entrevoir ce jour-là un avenir à la mesure de son talent et de son ambition.

Et elle se donna les moyens d'y parvenir avec l'audace et la persévérance dont elle avait toujours fait preuve.