Au dernier étage de l’immeuble, l’appartement d’Élisa, situé dans le quartier d’Antigone, dominait la ville alentour.

Elle voyait les taxis volants tracer leur route dans un ciel pur, suivant des circuits invisibles, mais bien déterminés. Elle contemplait cette prouesse technique, comme d’autres, sans pour autant s’en émouvoir. Tous ces progrès matériels masquaient mal pour elle une défaite spirituelle.

Pas qu’elle fût particulièrement croyante. Les mariages en grande pompe de ses copines à l’église ou au temple l’émouvaient sans pour autant aller au-delà l’instant festif, ni provoquer une amorce de réflexion sur une conversion chez elle.

Non, mais il lui semblait que plus personne n’attendait rien de cette société qui s’effilochait, qui partait en quenouille. Chacun semblait vivre dans un archipel invisible, mais bien réel au quotidien. Les gens se croisaient, mais ne se fréquentaient pas. Ils vivaient et se socialisaient dans leur communauté d’origine qu’elle soit sociale, culturelle ou socioculturelle... Chacun se méfiait de l’autre et jugeait sur l’apparence celui avec lequel il entrait en contact pour des raisons professionnelles, des soins, dans une administration ou avec des amis communs. Les espaces culturels se segmentaient aussi. Chacun avait droit à des événements correspondant à ses critères, à ce qu’il croyait, à ce qu’il pensait  à ce qu’il aimait entendre. Les débats contradictoires n’étaient pas interdits, mais ils n’existaient plus.

Le téléphone vibra sur la table en verre.

« Allô, bonjour c’est Carole, tu ne viens pas à l’atelier d’écriture finalement ?

Ah ! si, si, pardon, je n’ai pas vu passer l’heure »

Élisa  fourra à la va-vite dans son sac, son ordinateur et quelques feuilles avant de rejoindre l’ascenseur qui la déposa à deux pas de la salle où se déroulait l’atelier.  Elle le fréquentait depuis  cinq ans déjà. C’était son espace de  liberté.

 

« Bonjour, lui lança Carole, avec un sourire, alors qu’Élisa entrait les cheveux ébouriffés, installe-toi, nous commençons juste. »

Élisa jeta un coup d’œil à l’assistance qui n’était pas celle qui d'habitude venait le samedi.

« Allons bon » se dit-elle, bougonne.

Comme à son habitude, l’animatrice décrivit le contexte et la piste d’écriture dans le détail.

« Quelle sera votre Antigone? conclut-elle, c’est à vous, vous avez une heure et demie ! »

Élisa se pencha sur les documents que Carole venait de lui donner et commença à réfléchir. Rafik, l’artiste peintre iranien qui donnait des cours dans l’association, entra dans la pièce juste à ce moment-là.

Ceux qui le connaissaient échangèrent quelques mots avec lui. Il expliqua qu’il serait bien resté pour écrire à propos d’Antigone, mais qu’il y avait une manifestation de femmes sur la place de la Comédie.  C’était en soutien au mouvement en Iran de celles qui manifestaient au péril de leur vie pour dire non. Non, à la mort de cette jeune femme en prison parce qu’elle portait mal son voile, non à la restriction des libertés pour les femmes. Maintenant, des dizaines d’entre elles manifestaient tête nue dans les rues, au risque de leur vie, pour ne pas être enterrées vivantes dans une vie de soumission, pour être autre chose que des objets, juste parce qu’elles sont des femmes et qu’elles provoquent le désir chez les hommes.

Et elles osaient  le crier avec un courage incroyable, inimaginable jusqu’alors, avec des slogans tels que « Non à la tyrannie, mort au dictateur ! »

Rafik emporté dans sa diatribe, s’arrêta soudain et éclata de rire.

« Allez , j’arrête, je m’en vais, gardez toujours vos cheveux libres, vous les femmes, j’aime beaucoup ça, moi je sais gérer mon désir ! » Et il quitta la pièce.

Ce bref interlude avait dispersé l’esprit d’Élisa.

« Bon, voyons, se dit-elle, qui prendre comme Antigone, qui serait le bon modèle ? Qui ça ? Cette écrivaine qui vient de gagner un prix ? Mais n’a-t-elle pas soutenu une dirigeante d’un mouvement qui favorise l’entre soi, de couleur, de culture. Elle a même lancé des réunions réservées aux uns et interdit aux autres ?  Antigone n’est-elle pas contre cela ? Elle s'est élevée contre sa condition de départ, sa famille d’origine, son sexe, ce à quoi Créon  veut l’assigner, n’être qu’une... princesse certes ! mais une femme, enfermée dans le gynécée, avec d’autres femmes uniquement, comme dans un harem, sans participer à la vie de la société, ni possibilité d’émancipation.

 Qui défend cela aujourd’hui ?

Élisa continuait à mordiller son crayon.

« Bon sang, mais je vais bien finir par trouver ; une femme qui se bat pour une société plus démocratique, qui défende la liberté expression, de choisir de vie, et qui le fait au risque d’y laisser sa peau...

 « Que voulez-vous que cela me fasse à moi, votre politique, vos nécessités, vos pauvres histoires ?" lut Élisa parmi les extraits relevés par Carole.

En effet, se dit-elle, les histoires aujourd’hui sont pauvres de sens, il n’est plus question que d’argent, de pouvoir d’achat, de RUM (revenu minimum universel). Cela avait bien marché avec les Indiens aux États-Unis, au XIXe siècle, pourquoi pas ici ? Le RUM était destiné à ces gens, en zone périphérique, non qualifiés et dont on ne savait plus que faire.  Tout avait été mécanisé, plus besoin de main-d’œuvre pour tenir une ferme. Leur donner de quoi survivre suffirait ; cette population se maintiendrait d’elle-même dans ses « réserves », au fin fond des zones désertifiées, hors de tout service public, dans l’angle mort de ces pans de pays dont on ne parlait jamais, loin des grandes métropoles, « au large du business », comme disait un chanteur du siècle dernier dont elle avait retrouvé un disque en vinyle dans le grenier de son père, Bernard… Villier ? Non, Lavilliers. Les gens y laisseraient leur dignité, sombreraient dans l’alcool et la dépendance, mais la dépendance, ils y étaient déjà, alors… Un peu plus un peu moins...

« Travailler encore » comme chantait encore Lavilliers...

« J’peux plus exister là / j’peux plus habiter là/ je sers plus à rien moi/y a plus rien à faire/

 quand je fais plus rien moi/ je coûte moins cher/ que quand j’travaillais moi/d’après les experts.. » Élisa chantonnait sans s’en rendre compte. Elle leva les yeux. Carole l’observait depuis un moment avec un sourire.

"Oh ! Pardon", dit Élisa. Elles rirent. Et Élisa replongea dans ses papiers.

 

Elle se rappela soudain de ce film iranien de Jafar Panahi, Taxi Téhéran, dans lequel une jeune avocate parle avec une liberté de ton incroyable de ce qu’elle défend, malgré la censure et la terrible ségrégation que subissent les femmes dans ce pays… mais comment s’appelait-elle déjà? Et que défendait-elle... ?

« C’est un peu maigre », se dit Élisa…

 

Cela faisait maintenant une heure qu’elle tournait en rond… Dans l’actualité récente, rien de transcendant, c’est le mot qu’elle cherchait. Elle ne voyait partout qu’un mouvement contraire, fondé sur l’argent et qui réduisait les personnes à n’être que des consommateurs sans idéal, …

 « Je ne me lasserai pas de devenir. »

Elle se rappela ce passage… Saint Exupéry, oui, c’est ça ... dans... Citadelle...!

« Car je vis non des choses, mais du sens des choses... » Vivre du sens des choses...