Antigone aussi, ne veut pas se lasser de devenir, elle veut s’arracher à ses gènes, à son milieu d’origine, à sa condition familiale, congénitale, culturelle, elle refuse de laisser marier à ses cousins ou ses frères, ou son oncle... Ah ! la destinée maudite des Labdacides ! Bon, je me calme...

Quel serait le combat aujourd’hui, quelle identification, mouvante et multiple par nature et échappant aux pouvoirs et à la surveillance ?

  Bon, se dit Elisa, je me lance… »

 

2099 ...

Les Og Mon, les Tarull et les Autours sont à l’origine du Nouveau Monde créé après la Grande Catastrophe.

Des Og Mon à peau verte des Tarull à peau blanche des Autours à peau tachetée, se dit Élisa.

Ça fait très univers de Priscka, ce truc... Bon, on verra, continuons. »

 Priska, une participante de l’atelier de Carole douée pour la création d’univers fantastiques... "Ah ! Si je pouvais en faire autant",… se lamenta Elisa...

Bon, la suite...

Tous  vivent dans un monde où la liberté d’expression et l’évolution personnelle sont possibles, même s’il subsiste des inégalités. Ce peuple est en paix depuis bientôt cent ans. Il possède l’Arme Fatale qui a dissuadé ses agresseurs potentiels de toute invasion. Mais la caste des dirigeants, toujours recrutée dans les mêmes cercles, s’est coupée du peuple. La foi de leurs ancêtres n’est plus la valeur suprême.

Pour ces citoyens, l’argent et l’or deviennent les valeurs refuge, au mépris de ceux qui les ont précédés dans la vie, et qui se sont battus contre la dictature pour que leurs descendants vivent libres. Ces ancêtres, Og Mon, Tarull, Autours formaient déjà un peuple uni comme le peuple romain, qui à sa grande époque,  assimilait tous ceux qui vivaient sur son territoire : Berbères, Gaulois, Grecs d’Alexandrie ou d’Athènes, Juifs de Cappadoce, Phéniciens ou Assyriens; ceux-ci pouvaient prétendre à la citoyenneté romaine. Mais depuis quelques années, des chefs ou cheffes politiques visent à former des clans sur des critères ethniques, faire éclater la société, ils flattent les replis identitaires, …. »

 

 Désormais, chacun se repliait dans sa famille, son village, sa communauté d’origine ou d’appartenance. Les  Og Mon dans les Montagnes entre eux, Les Tarulls au Sud, Les Autours à l’Ouest. Ceux du Nord, les plus faibles économiquement, avaient fait alliance avec les Sveltes tout proches. Ces frontières n’étaient pas  officielles, mais dans l’esprit de tous, dans chaque entité, chacun était désormais tenu à son identité d’origine, sa famille, sa couleur de peau, sa religion.

Plus personne n’avait le droit de changer de nom, de religion ou refuser toute religion, et vivre à sa guise en dehors de sa communauté devenait quasiment impossible. Les mariages étaient réglés par les familles qui faisaient appel à des sociétés spécialisées, grassement rémunérées pour trouver le conjoint idéal. Empreintes digitales, code génétique, origines sociale et familiale, appartenance politique ou syndicale, traces laissées sur les réseaux sociaux et chez les collecteurs de données, tout y passait.  

 

 Les gens n’attendaient plus rien des autorités et les services d’intérêt général se réduisaient sur certains territoires, à tel point que par endroits régnait une autre loi que celle du pays.

Dresser les Tarull contre les autres, ou l’inverse, devenait un jeu habile pour les politiciens, qui ne l'avouaient cependant pas. Chacun assurait au contraire vouloir la paix, l’harmonie, mais flattait un camp ou l’autre. Parfois, des slogans communs étaient élaborés, pour rassembler artificiellement des gens sur des revendications floues, des mots d’ordre passe-partout, des affirmations creuses.

Mais au fond, certains misaient sur une insurrection générale pour récupérer le pouvoir. »

 

Bon c’est pas mal comme début, se dit Élisa. Mais elle est où, mon Antigone ? Qu’est-ce qui se passe maintenant ? Il faut bien qu’il se passe quelque chose, merde !

 

« Bien, nous allons passer à la lecture... » Les mots de Carole tombèrent comme un couperet sur Élisa. Il était 17h30.

« Tant pis », souffla-t-elle.

Alors, elle écouta les récits de chaque participant. L’un d’eux avait donné les traits d’une Ukrainienne à son Antigone et raconta une histoire émouvante. Pour un autre, Antigone était un chat… "Ouais, bon, c’est facile ! se dit Elisa, piquée par la jalousie …. Arriver à nous faire rire avec ça, c’est quand même pas mal…", reconnut-elle, en fin de lecture. Elle avait bien ri.

 

Alors que l’atelier se finissait, Rafik, entra brusquement dans la salle. Il paraissait blême et abattu. Carole lui tendit une chaise.

« Eh bien alors...? » s’étonna-t-elle.

  Rafik s’assit lourdement et raconta. Il y avait du monde, beaucoup de monde à la manifestation. Et puis, des projectiles ont commencé à fuser, ça venait de tous les côtés, chacun essayait de se protéger, de s’enfuir. Mais il n’y avait nulle part où se réfugier à moins de cent mètres. La grande place de la ville forme une sorte de glacis, sur lequel la confusion régnait. Des hommes, pour la plupart cagoulés, jetaient des pierres, des bouteilles, des pétards assourdissants qui explosaient aux pieds des manifestants.

C’est alors que la police avait chargé, mais les assaillants s’enfuirent aussi rapidement qu’ils étaient apparus. Ne restaient sur place que les manifestants. Les CRS mirent un moment à s’en rendre compte et des manifestantes avaient déjà reçu des coups.

« Ma fille, dit Rafik, ma fille a reçu une pierre sur la tête, elle est à l’hôpital, on l’a transportée. »

Le silence se fit. Ceux qui le connaissaient bien, qui venaient à son atelier de peinture,  le réconfortèrent. Chacun y allait de son mot.

Élisa osa :

« Et elle s’appelle comment, ta fille ?

- Antigone », lâcha Rafik.