Piste d’écriture : cette phrase "J’ai coupé le contact. On n’entendait plus que le bruit des grosses gouttes de pluie qui, par intermittence, s’écrasaient sur le pavillon. Je suis descendue de la voiture. Un homme m’attendait."

Enveloppé d’un trench-coat, sa longue silhouette se profilait sur le seuil de la bâtisse. Une lanterne projetait un halo de lumière diffus sur le perron. Impossible, toutefois, de reconnaître qui il était…  Est-ce que je le connaissais seulement ? Peut-être un oncle ? Un frère de papa ? Stature similaire, grand, bâti… Il attendait ! Il ne vint pas au-devant de moi comme j’aurais pu l’espérer. Un parapluie à la main aurait, pourtant, épargné mon brushing tout frais. La famille m’avait toujours rejetée, cela continuait. Je m’approchai rapidement, tenant en l’air mon sac à main au-dessus de la tête afin d’abriter ma chevelure. C’est mon problème ! Dès que mes cheveux sont mouillés, ils se mettent à frisouiller, partant dans tous les sens, me donnant l’air d’une souillon peu soignée. Les cheveux lissés m’offraient, au contraire, l’allure respectable que je souhaitais pour la circonstance…

Trois petites marches, j’y étais presque. Une angoisse me prit, j’appréhendais tellement ce moment. Je me tordis la cheville, et perçus immédiatement un demi-sourire malveillant de la part de mon hôte. « Bonjour Manuela, bienvenue ! » Je saisis, bien malgré moi, l’hypocrisie du propos et cela me fit mal. Je lui tendis la main. « On s’embrasse, non ? » dit-il en plongeant vers moi. Malgré mes talons aiguilles, je paraissais encore bien petite devant lui. Il me claqua deux bises sur les joues avant que je n’aie eu le temps de réagir. J’eus un sourire timide devant tant d’effusion.

« Je suis Édouard, le frère cadet de ton père, heureux de te rencontrer enfin… » Je restais muette, ne savais que répondre. Je n’osais pas parler, je craignais de déverser sur cet homme le flot d’amertume gardé au plus profond de moi durant tout ce temps. « Ton père est là-haut dans sa chambre… Il nous avait demandé de te prévenir au moment de sa mort… Tu veux le voir ? ». « Euh oui, je veux bien ». Je sentis une émotion me submerger, je refoulai toutefois mes larmes.

Il était impensable que je pleure devant cet être qui, avec tous les autres, nous avaient rejetées, ignorées maman et moi, toutes ces années passées. Nous n’étions pas assez « bien nées » pour cette famille de bourgeois. Le fils aîné était tombé amoureux d’une Latino-Américaine au cours d’un voyage de négoce. Très épris l’un de l’autre, ils décidèrent de rentrer en France et de se marier quand ils surent qu’une naissance était annoncée. Ce fut un tôlé général. Lui, l’aîné de la fratrie, comment avait-il osé défier les traditions qui ordonnaient d’épouser une jeune fille de bonne famille ? Il ne pouvait pas faillir à son rang. Quel déshonneur pour ses parents qui avaient espéré qu’après leur mort, il deviendrait le maître des lieux ! Impossible d’accepter cette mésalliance avec une va-nu-pieds qui parlait uniquement espagnol et anglais ! Il s’agissait là d’un affront intolérable... Toute la famille se ligua contre mon père, ce fut la guerre. Jusqu’à ma naissance, maman fut logée dans une dépendance destinée habituellement aux domestiques.

À mon arrivée, mon teint mat et mes bouclettes finirent de stigmatiser maman et accrurent la haine qu’ils lui portaient, tous, déjà. Aux premiers regards, ils avaient vu la sauvageonne que je serais toujours pour eux… Un contrat avait été établi. La mère et l’enfant avaient dû partir, disparaître loin de chez eux, moyennant une rente mensuelle et un logis attribués à vie. Interdiction à mon père de nous rencontrer. Il avait négocié du mieux qu’il avait pu afin de nous garantir un bon confort de vie. Il transgressa l’interdiction de nous voir, nous rendant visite, discrètement, dès qu’il le pouvait, écrivant, en plus, de longues lettres lors de ses voyages à l’étranger.

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Dans le vestibule, un couple et un autre homme étaient présents. Tous avaient le visage très fermé.

« Je préfère le voir seule… ». « Comme tu veux ! Je te présente ton oncle Antoine et sa femme Isabelle…et Maître Rondeau, notaire » Je consentis un bonjour du bout des lèvres.

« Prends les escaliers. Sur le palier, tu trouveras sa chambre tout de suite à droite. La boite scellée sur la petite table près de la fenêtre est pour toi, tu peux la prendre ». Arrivée en haut des marches, je me tournai vers la porte que j’entrouvris délicatement. Les rideaux étaient tirés, une douce pénombre m’accueillit, un cierge sur chaque chevet dispensait un éclairage tout en légèreté.

Mon père semblait dormir, les mains sur la poitrine, croisées sur un chapelet. La dernière fois que je l’avais vu, c’était il y a dix ans à l’université, pour la réception donnée en l’honneur des diplômés. Depuis, ses tempes avaient blanchi, et des rides supplémentaires étaient apparues sur son front, mais il était désormais en paix.

 

Je me souvins de ce jour-là dans l’amphithéâtre. Par discrétion, il était resté au fond de la salle, jetant des coups d’œil furtifs vers ma mère. Leurs regards avaient dialogué avec tendresse. J’avais compris, alors, à quel point ils s’étaient toujours aimés… À la fin de la cérémonie, ma mère m’avait attirée à elle. « Viens, on va voir ton père. Il est très fier de toi aujourd’hui ». Nous déjeunâmes ensuite dans un restaurant, heureux d’être ensemble, à l’image d’une famille normale.

Maman décéda l’année suivante, le devoir accompli. Elle avait tout fait pour que je reçoive une bonne éducation, tout fait pour me soutenir dans mes études. Elle m’avait prodigué un amour infini.

 Je jetai un regard circulaire à la recherche d’un siège. Je vis un fauteuil vers la fenêtre. Je l’attrapais quand je vis le petit paquet sur la table…

Bien sûr il avait été ouvert, j’apercevais des traces de papier légèrement déchirés sur le côté. J’ouvris fébrilement la boîte et découvris de multiples photos de moi à tout âge ainsi que de nombreuses lettres retenues par un lien. Sur les enveloppes je reconnus aussitôt la fine et élégante écriture de ma mère…

Une vive émotion me serra le cœur, les larmes retenues jusqu’alors coulèrent à flots, accompagnées de profonds sanglots.

Lettres et photos éparpillées sur la courte-pointe, je pleurai à la fois sur l’injustice qui avait frappé mes parents mais aussi sur le bonheur qu’ils avaient su sauvegarder, malgré tout. J’étais dévastée. Je n’avais plus de parents, je me sentais tellement seule. Je n’eus pas conscience du temps qui s’écoulait…

Un appel depuis le bas des escaliers. Mes oncles s’impatientaient. Je descendis. Le notaire nous annonça l’ouverture du testament. Tout le monde s’installa dans le petit salon. Maître Rondeau lut. Les visages se décomposaient. Une vive émotion me saisit, mes oreilles bourdonnèrent. Par ses dernières volontés, mon père me léguait l’essentiel de sa fortune. Il réglait ses comptes avec les siens.

Jean Raoult détail Jeune fille lisant une lettre

La phrase déclencheuse est  la première d’une nouvelle de  Jean-Paul Dubois, « Une belle vie avec Charlie » (in Le recueil 13 à table ! 2021, éditions Pocket)

L'illustration est un détail d'une toile de Jean Raoulx, Jeune fille lisant une lettre, 18e siècle