Présenter deux personnages par leur relation et imaginer une suite au début du roman « Elle a menti pour les ailes » de Francesca Serra.

roselyne garance Danse classique (1)« Ça agace toujours Garance d'entendre dire qu'Ana est une ancienne étoile de l'Opéra de Paris. Sa mère n'a jamais été étoile, mais plein de gens pensent qu'il s'agit d'un terme générique donné à toutes les danseuses de l'Opéra. Ils confondent avec « rat » (qui ne s'applique pas non plus aux danseurs, mais aux élèves de l'école) (enfin bref). Ana a fait sa formation à Varsovie avant de tenter le concours ouvert aux étrangers ; elle a intégré le corps de ballet de l'Opéra de Paris à dix-huit ans, y est restée jusqu'à vingt-neuf ans sans jamais accéder à des rôles de soliste et l'on met sur le compte d'une grossesse, peut-être non désirée, sa décision d'ouvrir en province le studio Coryphée ».[1]

 Elle n'a quand même pas choisi n'importe quelle province. Ana s'est installée à Angers, la ville qu'a chantée Du Bellay ou Ronsard (Garance ne sait pas trop, mais elle se souvient de la fameuse « douceur angevine » apprise en récitation dès l'école primaire. Aujourd'hui, rentrée scolaire ou pas, elle ira en cours avec son jean. La petite robe qu'elle avait choisie avec sa mère, c'était surtout pour lui céder et écourter cet après-midi de shopping qui n'en finissait plus. Elle avait hâte d'aller à la piscine avec Louise et Justine.

 Ana, elle, ne va jamais à la piscine. La natation, ça vous fait des épaules de déménageur, met-elle en garde sa fille. Avec Ana, il ne faudrait jamais faire de vrai sport. Soit c'est trop risqué : « Tu vas te faire une entorse, si tu fais du roller ! » Soit ça développe des muscles qui doivent rester longilignes : « Le vélo, ça fait des gros mollets, ce n'est pas bien pour la danse classique ». Elle devrait pourtant être contente que je parte faire une balade à vélo avec mes potes. C'est quand même mieux que de rester toute la journée sur Tik-tok ou sur Tinder. Garance connaît des filles, dans sa classe, qui se prélassent toute la journée sur leur canapé, le nez dans leur smartphone. Très peu pour elle. Elle aime bouger. Et quoiqu'en dise Ana, elle a toujours une silhouette longiligne et souple. Elle se tient droite, mais relâchée. Alors que la recherche de la posture parfaite donne à Ana une certaine raideur. Non, raideur n'est pas le mot. Elle serait horrifiée de l'entendre à son propos. Il s'agit plutôt d'une incapacité chez elle à se détendre, à relâcher ses muscles.

 Garance pense que sa mère devrait faire du yoga, comme la mère de Justine qui en fait depuis plus de dix ans. Elle a tout de suite remarqué que son maintien était à l'opposé de celui de sa propre mère. Et pourtant, elle n'est ni voûtée, ni molle et ses épaules sont largement ouvertes.

Garance aime discuter avec cette femme, ouverte, souriante qui reçoit les copines de sa fille assise en tailleur sur le tapis de son salon. Aux yeux de Justine, malgré tout, elle n'est pas la mère idéale non plus. Il leur arrive aussi d'être en conflit toutes les deux. Une fois Garance lui a proposé de faire un échange de mères, rien que pour faire un essai. Mais Justine s'est écriée en riant que non, elle préférait encore garder la sienne ! Ana a trop de principes, on ne peut pas discuter avec elle, a-t-elle fait remarquer à sa copine. Elle juge très sévèrement les ados. Elle ne passe rien !

 La discussion sur le yoga entre Garance et sa mère avait vite tourné court.

–       On dirait que tu ne te rends pas compte des journées que je fais au studio, s'est-elle exclamée. Quand veux-tu que je trouve le temps de faire du yoga ?

–       Mais justement, Maman, tu travailles trop. Tu devrais un peu penser à te détendre.

–       Si je veux me détendre, j'écoute de la musique ou je prends un bon bouquin.

Fin de la discussion.

 Revenons à ce matin de rentrée où Garance a fait fi de la volonté de sa mère et s'est rendue à son nouveau lycée en jean et T-shirt blanc étincelant, délaissant la petite robe bordeaux au fond de la penderie. Toutes les filles s'étaient un peu mises sur leur trente-et-un. Enfin, chacune à sa façon. Il y avait les tendances piercing, avec leurs jeans troués, leurs débardeurs bien décolletés sur des poitrines avantageuses. Il y avait les filiformes, perchées sur des sandales à semelles compensées, avec leur mini-shorts, leurs petits hauts acidulés, avec leur teint hâlé à l'éclat artificiel. Il y avait aussi les classiques, avec leurs petit chignons bien coiffés et leurs vêtements sages qui sentaient le neuf. Mais aucune n'avait osé arborer la simplicité et la décontraction de Garance. Pas même Justine, pas même Louise qui avaient tenu à se maquiller et à attacher sagement leurs cheveux pour ce jour spécial.

 Et donc Garance, dans sa simplicité même, capte l’attention de tous. C'est finalement elle la plus originale, l’unique. Comme elle se félicite ce matin-là d'avoir tenu tête à la directrice du studio Coryphée ! C'est décidé, elle va arrêter la danse classique le jour même et s'inscrire au yoga et à la natation.

 

 

Ana eut beaucoup de mal à encaisser cet acte de désobéissance manifeste. Mais elle fut bien obligée de reconnaître que sa fille avait hérité de son caractère volontaire, et que l'éducation exigeante qu'elle lui avait donnée n'avait fait que renforcer cette aptitude.



[1]Extrait du début du roman « Elle a menti pour les ailes » de Francesca Serra où elle précise, en outre, que les filles qui sont passées par le studio se reconnaissent à leur maintien et que la réputation du Coryphée est inébranlable.