C’est arrivé au cours de cet été si vert qu’on en devenait fou. Frankie avait douze ans. Elle n’était membre de rien, cet été-là. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle se sentait sans aucune attache, et elle rôdait autour des portes, et elle avait peur. En juin, les arbres avaient été d’un vert à perdre la tête, mais les feuillages s’étaient mis à foncer peu à peu, et la ville était devenue noire et comme desséchée par le feu du soleil. Dans les premiers temps, Frankie avait l’habitude de se promener, sans rien avoir à faire de précis. Au petit matin et au crépuscule, les trottoirs de la ville étaient gris, mais le soleil de midi les transformait en miroirs, et le ciment brûlait en scintillant comme du verre. Frankie avait fini par trouver que les trottoirs étaient trop chauds pour la plante des pieds et, d’un autre côté, elle commençait à avoir des ennuis. Des ennuis si graves et si personnels, qu’elle avait jugé préférable de rester calfeutrée chez elle – et chez elle il n’y avait que Bérénice Sadie Brown et John Henry West. Ils restaient assis tous les trois autour de la table de la cuisine, parlant de choses toujours les mêmes, les répétant à l’infini, si bien que pendant ce mois d’août les mots s’étaient mis à rimer les uns avec les autres, en produisant une étrange musique. Chaque après-midi, le monde avait l’air de mourir, et tout devenait immobile. Cet été-là avait fini par ressembler à un cauchemar de fièvre verte ou à une jungle obscure et silencieuse derrière une vitre. Et puis, le dernier vendredi du mois d’août, tout avait changé brusquement. Si brusquement que, dans le désert de cet après-midi, Frankie ne savait plus où elle en était, et qu’elle n’arrivait toujours pas à comprendre.

– C’est vraiment trop bizarre, dit-elle. La façon dont c’est arrivé.

– Arrivé ? Arrivé ? dit Bérénice.

John Henry les observait et les écoutait calmement.

– Je ne sais plus où j’en suis. À ce point-là, c’est la première fois.

– Où tu en es à cause de quoi ?

– De tout ça.

– Le soleil, dit Bérénice, je crois qu’il t’a fait bouillir la cervelle.

– Moi aussi, murmura John Henry.

Frankie elle-même n’était pas loin de le croire.

 

Frankie Addams, de Carson Mc Cullers, traduit de l’américain par Jacques Tournier, éd Stock, « Bibliothèque cosmopolite », 1985.

Le roman lui-même, sous le titre original « The member of the wedding », a été publié aux Etats-Unis en 1946

 

L’auteure a réussi à installer, dès la première page, une atmosphère intrigante.

Qu’est-il arrivé ? Quels sont ces ennuis « si graves et personnels » ?

Mais si j’ai choisi ce texte, c’est d’abord pour l’intensité qu’il dégage. Malgré tout ce que le lecteur ignore sur Frankie, il devient immédiatement partie intégrante de son univers, il est emporté dans cet été « si vert qu’on en devenait fou », formulation qui transforme le positif (la verdure) en dangereux (la folie). Et effectivement, rapidement le vert du paysage fait place à un noir desséché, presque du charbon. Le lecteur est désarçonné, tout comme l’est Frankie.

L’adolescente cherche à continuer d’agir rationnellement, cherche à continuer à agir en tout cas, dans ce paysage, cette saison, qui ne connaissent plus de limites. Mais cet été-là, elle « ne fait partie de rien ». Elle ne peut que « rôder » « sans aucune attache ». Pourtant, elle s’obstine longtemps à se promener, comme si elle devait être témoin. Témoin de ce qui arrive et de ce qui lui arrive, et qu’elle ne comprend pas.

L’annonce, toute récente, des futures noces de son frère, devrait la soulager. D’ailleurs, c’est le sens du titre original : Le membre des noces. Mais, pour qui a le sentiment que « Le monde est séparé de moi », cette perspective suffira-t-elle ? Ou bien ajoute-t-elle aux « problèmes personnels » ?

 

Imaginez la suite, ou racontez une situation proche. Une situation de déliaison, le sentiment de ne plus, ou de ne pas encore, « faire partie ».

Créez un texte intrigant, en permettant au lecteur de partager un vécu sensoriel et émotionnel, voire des actes ou des dialogues, mais sans donner toutes les clés.