Euphonos traversa la rivière sous les grands peupliers. Une longue errance l’avait amené au hasard des chemins dans ce pays de poussière. Il chevauchait lentement, courbé sous sa cape de voyage comme sous un lourd fardeau. A ses côtés battait un sac de cuir dans lequel il transportait son luth. Euphonos était un grand musicien. Il avait connu, bien des années avant, la richesse et la gloire ; il vivait alors dans une vaste demeure entourée d’un jardin ombragé où chaque jour il enchantait son auditoire. Quelques notes lui suffisaient pour dispenser à sa guise la tristesse ou la joie, et les visages autour de lui s’animaient, traversés par les ombres et les lumières fugaces du recueillement ou de l’extase. Il était béni par les humbles, courtisé des puissants, comblé par ses amis et rien ne semblait manquer à son bonheur. Mais Euphonos était muet. Il ne rêvait que de chanter. Un matin, il prit un sac de pièces d’or, un autre de pièces d’argent et ferma la porte de sa maison sur le temps de sa jeunesse. Il espérait trouver ailleurs le silence, et peut-être la paix. Mais le bruissement du monde venait à tout moment battre à ses oreilles. Le murmure du vent dans ses oreilles, le joyeux babil des ruisseaux, le chant des cigales et celui des oiseaux lui rappelaient chaque jour qu’il était sans voix. Il en était venu à souhaiter perdre l’ouïe. Il redoutait le bouvreuil, méprisait l’alouette, haïssait le rossignol.

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Le jour suivant, Euphonos quitta la ville. Il s’arrêta sur le pont, contempla longuement l’eau qui coulait, rapide et légère. Il ne regrettait plus d’être muet. Il se remit en selle et traversa une dernière fois la rivière sous les grands peupliers.

 François Place, Du pays des amazones aux îles indigo : atlas des géographies d’Orbae, éd. Casterman / Gallimard, 1996. L’extrait est tiré du premier texte, « Le pays des Amazones ».

 Euphonos. Ce nom, même si on n’en devine pas d’emblée le sens, reste dans l’oreille, par son originalité. En grec, il signifie : celui qui est privé de voix. D’emblée est évoqué le tourment du personnage : il ne peut faire résonner des sons qu’au travers d’instruments, ses propres cordes vocales ne chantent pas. Aux deux phrases qui suivent, on comprend que cela le laisse sans repos. Cependant, il vient de traverser une rivière, ce qui dans le langage symbolique des contes, implique une nouvelle étape dans sa quête.

Celle-ci est contradictoire : trouver le silence et la paix, se dit-il. Mais c’est qu’au fond, il ne rêve que de chanter. Son talent de musicien, qui n’est peut-être si magique que parce qu’il est privé de voix, ne lui suffit pas.

Pourtant, à la fin du conte, alors qu’il traverse en sens inverse la rivière, il ne regrette plus d’être muet. A son comportement paisible, on comprend qu’il a laissé son tourment derrière lui. Pourtant, il n’a pas recouvré la voix.

Que s’est-il passé entre ces deux traversées du pont ?

Vous pouvez imaginer ce qu’il en est.

Vous pouvez aussi modifier ce début, changer le nom du personnage et donner un autre sens à sa quête tourmentée.

Ou encore, inventer une tout autre situation. Toutefois, conservez la construction des premières phrases : un nom révélateur, une description de la manière d’agir du personnage qui traduit son état d’esprit, et le franchissement d’une frontière symbolique.