Il s’agissait de raconter un voyage, réel ou imaginaire en s’appuyant sur un texte de Franz Bartelt ( Jour de vacances) ou celui de Marie-José Le Roy (Liselotte)

 Rod venait de rentrer chez lui avec un catalogue de l’agence de voyage, installée à deux pas de son appartement. C’était en cherchant sur internet qu’il l’avait découverte. Il s’appelait Rodrigue, un prénom que sa mère avait choisi tant elle admirait Corneille et son célèbre « CID ». Lui avait toujours eu horreur et du prénom et de la pièce et en particulier de la célèbre tirade qui commençait par « Rodrigue as-tu du cœur… » Aussi, quand on lui demandait son nom, il répondait sans hésitation « Rod ». Les choses avaient été plus compliquées à l’adolescence, il s’en était toujours tiré avec quelques répliques soigneusement préparées !

Il sortit du frigo une bière et s’installa sur son fauteuil, puis ouvrit la revue complètement au hasard. Il leva la tête pour éloigner son chien qui s’était approché pour quémander une caresse. Celui-ci, se sentant rejeté, repartit vers sa couverture en soufflant.

Rod baissa les yeux et vit qu’il avait ouvert le document sur la Turquie. Ce remémorant les images terribles du tremblement de terre qu’il avait vu à la télé, il savait que ce ne serait pas la destination qu’il choisirait pour cette année. Néanmoins, il parcourut rapidement les lieux proposés, des noms qui évoquèrent un voyage qu’il avait fait des années plutôt, ce devait être fin des années 80. Il avait choisi un circuit en Cappadoce, à pied, avec une charrette tirée par un âne pour porter leur bagage. Ce serait l’aventure avait-il pensé, sans se douter que ce serait au-delà de ses espérances !

 A Orly, il avait fait la connaissance de ses camarades de voyages : Cinq filles, une Américaine, trois jeunes Françaises et une dernière plus âgée. L’ambiance s’annonçait joyeuse et décontractée. A Istanbul un minibus les attendait, ils voyageraient toute la nuit pour arriver à destination au petit matin. La visite de la ville se ferait à leur retour.

 On les déposa devant une sorte d’auberge, où on leur servit un délicieux petit déjeuner. Leur hôte leur expliqua qu’ils partiraient le jour même avec leurs accompagnateurs trois jeunes gens du pays et un chien qu’on leur présenterait à leur retour du Hammam. Les filles étaient tout excitées à l’idée de cette expérience insolite, Rod qui avait connu ça en Algérie l’était beaucoup moins.

 On leur distribua du linge pour se couvrir le corps avant de pénétrer dans les salles chaudes. La première chose anormale que remarqua le garçon, c’est qu’on les fit entrer tous les six, lui le garçon, et les cinq filles dans le même endroit. Habitué, Rod se mit dans son coin et commença ses ablutions comme il avait appris. Un homme se proposa de montrer aux filles comment s’y prendre et leur proposa un massage au gant de crains pour un nettoyage de la peau. Seule l’Américaine s’y risqua.

 De retour vers l’auberge, les commérages y allèrent bon train. L’homme voulait les toucher, Il était là pour les tester, qu’avait-il fait subir à Alexia, l’américaine, pourquoi ne disait-elle rien ? De sereine l’atmosphère était soudain devenue pesante et soupçonneuse. La présentation de nos accompagnateurs n’arrangea pas les choses. C’était trois garçons d’une vingtaine d’année, un beau gosse, les autres nettement moins bien. Rod avait tout de suite compris que pour eux il était l’intrus, celui qui serait l’obstacle à une possible aventure avec ces filles si délurées, à moins qu’il ne s’occupe de la plus âgée, leur laissant ainsi le champ libre. Dans quelle galère était-il venu se fourrer, pensa-t-il en voyant la scène. Il aurait quand même un ami, le chien qui après l’avoir reniflé lui manifesta tout de suite de la sympathie. Était-ce le mot approprié, sans doute pas, mais qu’importe, pensa-t-il en caressant son chien qui s’était approché.

 On embarqua les bagages sur la charrette et on commença le périple avec une première escale pour le déjeuner, et enfin la pause pour le bivouac du soir. Ce serait dans une clairière près d’une rivière, un endroit parfait pour une détente bienvenue. On apprit, alors qu’il faudrait dormir à la belle étoile, il n’y avait pas de tente. Les garçons avaient allumé un feu et avaient commencé à préparer le diner, Ils avaient mis de la musique. Rod se rappela ce moment, avant que la nuit n’arrive, ils étaient tous heureux et confiants pour la soirée à venir. Le diner avalé, tous terriblement fatigués par le voyage, d’un commun accord, ils décidèrent de se coucher. Ils s’étaient endormis quand les grognements du chien les a brusquement réveillés. Les trois jeunes turcs étaient debout, armés de bâton en guise de gourdin, ils faisaient face à deux types à la mine patibulaire. Ce petit monde discutait avec conviction, mais il était évident que ce n’était pas une conversation de salon. Le chien avait le poil hérissé, il montrait ses dents, près à bondir si le garçon qui le tenait l’avait lâché.  Inutile de dire que nous ne comprenions pas ce qui se disait, bien qu’on devine que ces messieurs auraient bien tenté leur chance avec ces jeunes touristes. Ce soir-là les choses en restèrent-là. Le reste de la nuit fut calme, mais tous sur le qui-vive, les uns et les autres ne dormirent que d’un œil !

 Rod, s’était vite rendu compte qu’il n’intéressait pas les filles, beaucoup plus attirées par une aventure exotique avec un de ces accompagnateurs. Mais les trois plus jeunes avaient jeté leur dévolu sur le beau gosse. La guerre n’était pas encore déclarée, mais l’orage se préparait, d’autant que la plus âgée se sentant exclue de la compétition, se chargeait de souffler sur les braises.

 Le lendemain, levés très tôt, tout le monde oublia un moment les évènements de la nuit, en découvrant les magnifiques paysages de cette Cappadoce renommée, même si on ne découvrirait les fameuses cheminées que le lendemain.  

 Toutes les nuits, il se passait quelque chose. Personne ne dormait suffisamment, aussi l’atmosphère était de plus en plus tendue. Surtout quand notre Américaine sembla se laisser séduire par le beau gosse du groupe. Mais dans ce circuit, nous n’avions aucune intimité, aussi, il n’était question que d’un flirt assez innocent finalement. Pourtant les filles se sont liées pour faire échouer cette relation naissante.

 Rod se remémora alors, la visite d’une ces villes souterraines qui avait servi de refuge aux chrétiens pour échapper à leurs persécuteurs qui voulaient les convertir à tout prix. Lors de cette visite, ils avaient croisé un groupe de français avec lesquels ils avaient échangé sur leur voyage. Mais avant de reprendre leurs chemins respectifs, ils avaient compris que ce groupe savait tout d’eux, tant la vieille (elle devait avoir la quarantaine) avait passé plus de temps à raconter ce qu’elle savait sur les uns et les autres, plutôt qu’à s’intéresser à la découverte du site. Ce jour-là elle s’était un peu plus isolée du reste du groupe.

 Enfin le dernier soir, ce qu’ils avaient vécu la première nuit se reproduisit. Mais cette fois, il n’y avait pas deux hommes, mais une bonne douzaine. Enfoui dans leur sac de couchage, ils observaient la scène et il était évident que les jeunes accompagnateurs avaient peur de ce qui pouvait arriver. Ces hommes étaient là pour se taper les filles, à moins que ce soient les garçons… Certains récits expliquaient qu’on ne touchait pas aux filles, qui auraient pu être une mère ou une sœur. Rod se faisait le plus discret possible pour ne pas attirer l’attention. Il avait quand même entendu les copines chuchoter qu’on avait qu’a leur laisser la vieille qui ne demandait qu’à se faire sauter !

 Les jeunes Turcs faisaient face à ces hommes burinés, et visiblement éméchés. Ils discutaient âprement avec celui qui semblait être le chef de la meute. Les Français ne comprenaient pas, mais ils réalisèrent plus tard qu’ils devaient d’être restés sains et saufs, au fait qu’ils voyageaient officiellement sous la protection du gouvernement local. En cas d’agression, ces hommes auraient été poursuivis, arrêtés et auraient sans doute passé de longs mois en prison.

 A ce moment là la sonnerie du téléphone retentit. Rod se leva en maugréant, pour répondre. C’était son ami Victor avec qui justement il pensait partir en voyage. Au fur et à mesure de leur conversation d’autres images d’autres pays, lui revenaient à l’esprit : la neige dans l’Atlas Marocain, le hammam vidé de ses occupants pour leur permettre de se laver, la nuit dans les dunes de Merzouga au milieu des dromadaires, les couleurs des tissus de Madras en Inde, Les paysages féériques de Pétra en Jordanie, les chutes d’Iguazu au Brésil…  

 Quand enfin il raccrocha, il avait oublié la Cappadoce. Il se leva, prépara son dîner et commença à manger. Il alluma la radio, le journaliste annonçait le nombre de morts actualisé du tremblement de terre qui avait eu lieu une semaine plutôt en Turquie et en Syrie. Alors seulement, il repensa à ces jeunes, et se demanda ce qu’ils étaient devenus.