Cette fois nous avions de courts extraits d’interviews du journal Libération comme point de départ à notre travail d’écriture. Je m’en suis inspiré tout en donnant une suite à l’histoire d’Arnaud et Mado…

  Il y avait bientôt un an que ma grand-mère était décédée. Je me souviens encore d’une de ses phrases à l’emporte-pièce qu’elle avait l’habitude de glisser dans une conversation : « M’expliquer ou me justifier n’a jamais été mon fort, mais je fais des progrès ! » La plupart du temps ça n’avait aucun lien avec la réalité du moment, pourtant lors de mon dernier séjour dans sa maison de Cajarc, quelques semaines avant sa disparition, cela prit du sens. Elle m’avait, alors, confié que mon père était le fruit d’une aventure avec un jeune Kabyle, juste avant de m’accompagner à la gare prendre mon train pour Toulouse. 

J’attendais justement mon père qui arrivait du Portugal pour régler les derniers éléments de la succession de Mado ma grand-mère. Nous n’avions jamais été très proches, avec cependant des relations cordiales. Il vivait maintenant au sud du Portugal avec sa nouvelle épouse, alors que ma mère avait refait sa vie aux Etats-Unis lorsque j’étais adolescent. J’aurais dû la rejoindre après son installation, mais ça ne s’est pas fait, tant elle était accaparée par sa nouvelle existence. Je la voyais néanmoins pendant les vacances. J’étais donc resté avec mon père. Ma grand-mère avait alors comblé, comme elle avait pu, le vide provoqué par la séparation de mes parents.

Mon père avait un talent certain pour la musique, mais il avait dû abandonner l’idée d’en faire son métier, quand je suis arrivé. Il fallait bien nourrir cette petite famille. Il s’était alors lancé dans la restauration, avec un certain succès. Il fredonnait toujours en cuisinant et comme je m’amusais à le dire, il passait facilement du piano au sauté de veau, ou autrement dit : Papa Fa Do Ré La Sol. Ce qui l’énervait passablement

Peut-être parce qu’il avait dû renoncer à sa passion, il ne comprit pas mon choix pour des études de lettres, des études qui ne servaient à rien d’après lui. Il avait fallu toute l’insistance de Mado pour qu’il finisse par céder. Depuis que j’étais tout jeune, il avait essayé de me faire partager son gout pour le jardinage, les plantes et la cuisine, alors que je n’avais d’yeux que pour les fleurs, leurs couleurs et leur senteur. Il ne me l’avait jamais clairement dit mais je sentais bien qu’il pensait que j’étais un bon à rien. Si encore j’avais été porté sur la musique !

 

Quelques mois après la mort de Mado, je l’attendais à la gare quand son train arriva. Un instant, je crus qu’il l’avait raté, ne le voyant sortir d’aucun wagon. J’allais repartir après l’annonce du départ imminent de la locomotive quand je l’aperçus qui descendait précipitamment, avant que le train redémarre. Il semblait perdu, presque hagard au milieu de ses bagages, éparpillés sur le quai tellement sa sortie avait été précipitée. Je m’approchai, l’aidai à rassembler son paquetage, alors seulement il m’a regardé et embrassé. J’ai un instant imaginé qu’il pouvait être perturbé par la vente de la maison de son enfance. Mais non il semblait si indifférent à ce lieu, il avait dû s’endormir et se réveiller juste à temps !

Nous nous étions donné rendez-vous à Cajarc pour cette vente. Nous irions passer une dernière inspection avant le rendez-vous chez le notaire, le lendemain. La maison était déjà vide. Nous avions effectué ce travail l’été précédent. Je ne pus m’empêcher de ressentir une vive émotion en entrant dans ce lieu qui avait bercé mon enfance, et aussi en souvenir des derniers moments partagés avec ma grand-mère. Lui, semblait insensible à tout ça, il a parcouru toutes les pièces du grenier à la cave en vérifiant qu’il ne restait rien, puis il s’est précipité dans le jardin pour examiner les arbres et arbustes qu’il avait plantés.

Décidément, nous n’avons rien en commun, pensai-je.

 

Je repensai à mon dernier passage ici, et à la raison de ma visite. Je voulais annoncer à ma grand-mère mon désir de m’installer finalement aux États-Unis, près de ma mère. Aujourd’hui, je me réjouissais de n’avoir pas eu la possibilité de le faire. J’aurais attribué à cette nouvelle, triste pour elle, le décès de Mado. Je n’aurais pas pu m’en empêcher.

De toute façon, il n’en était plus question aujourd’hui : ma vie était désormais en France. 

 

Je rejoignis mon père dehors et je m’installai à ses côtés sur un bac en pierre. Il me fit remarquer que son bananier, ramené de Nouvelle-Calédonie après son service militaire était toujours là, bien vigoureux. Il ajouta que les jonquilles étaient en fleurs et que les tulipes montraient le bout de leur nez. C’était son expression. Il se mit alors à fredonner du « Vivaldi », je crois, et sans transition il se lança dans une attaque virulente contre mon mode de vie.

-        Il faut que tu apprennes un vrai métier, les études de lettres, le théâtre, le cinéma, c’est pour les détra…

Il s’arrêta, mais j’avais deviné il voulait dire « détraqués ». 

J’avais fait mon coming-out quelques semaines plutôt, après avoir lu et relu la lettre de Mado qui disait explicitement qu’elle avait compris que j’étais « gay ». Je recevais ce jour-là, la réponse de mon père que j’avais imaginée mais pas encore reçue. Elle arrivait maintenant ! Il ne comprenait vraiment rien au monde d’aujourd’hui et ne montrait aucune empathie pour moi, son fils. La moutarde m’est brusquement montée au nez. Et je lui ai répondu avec virulence et méchanceté :

-        Je n’ai pas de conseil à recevoir d’un bâtard.

Je n’avais pas fini ma phrase que je me rendis compte de l’énormité de ce que j’avais dit :

-        Pardonne moi papa, je ne voulais pas dire ça, je ne sais pas ce qui m’a pris.

Au lieu de réagir violemment ou froidement, comme je m’y attendais, mon père baissa la tête et se mit à raconter, comme pour lui-même.

- Je n’appellerais pas… plus, cela ainsi, Arnaud. Bâtard… bougnoule… ces deux mots débutent par la même lettre, et m’ont il est vrai rendu bien malheureux.

 – Mais tu… ? 

– Oui, tout jeune, douze, treize ans j’ai découvert par hasard que Harold Du Jardin ton grand-père, n’était pas mon père. 

Je voyais qu’il pleurait. Je m’approchai et après une longue hésitation, je le pris dans mes bras. Nous sommes restés silencieux un long moment, puis il prit la parole :

-       Papa m’avait envoyé chercher un document dans son bureau. Je ne sais pas comment, je me suis cogné aux étagères et ai fait tomber de vieux bouquins. Oui, ton grand-père aimait lire autant que toi… plutôt de l’histoire, que des histoires. Peu importe. Des papiers ont voleté sous mes yeux. C’est ainsi que je suis tombé sur un rapport de la gendarmerie expliquant l’arrestation d’un jeune Kabyle membre de la guérilla algérienne ; celui-ci avait avoué (sous la torture, il est vrai) avoir violé la femme d’un officier français. Il n’y avait pas le nom de l’officier, mais seulement les initiales « HDJ », celles mêmes de son père « Harold Du Jardin ». 

Le jeune Algérien avait été condamné à mort, mais avait pu s’échapper avant l’exécution de la sentence. Il était mort en combattant quelques semaines plus tard. Ainsi moi, Pierre, j’aurais sans doute dû m’appeler Mohamed quelque chose, ai-je pensé alors. C’était particulièrement insupportable pour moi, car je vouais une antipathie profonde à ce peuple, qui avait assassiné le père de son meilleur ami.

Il s’arrêta un moment puis, en me regardant comme il ne l’avait jamais fait, il continua :

-       Oui je sais, Arnaud, tu vas me soutenir que des crimes, il y en a eu des deux côtés…Tu me juges rigide, et je peux entendre, aujourd’hui, tes raisons. Mais je n’ai pas été élevé ainsi et à l’époque, cette découverte brutale m’a désespéré. En plus, se découvrir le fruit d’un viol ! découvrir que sa propre mère avait été…
Je ne m’appesantirai pas, je sais que tu peux comprendre. 
Je ne savais plus trop où j’en étais.

La solution m’est apparue en un éclair : j’ai décidé de me supprimer en me jetant de la falaise. Pourquoi la falaise ? Peut-être parce qu’elle était haute, qu’elle était belle. Mais Harold a compris que je savais en découvrant le document ouvert sur son bureau. Alerté sans doute par ma mine déconfite, il m’a suivi. 

J’étais devant le vide et j’allais sauter quand il m’a attrapé par la taille et m’a brusquement tiré en arrière. Nous avons roulé sur le sol, je me débattais, mais il était beaucoup plus fort que moi – il avait été soldat durant de longues années. Il me maintenait ainsi et, avant de relâcher sa prise, il m’a dit :

–     Tu seras toujours mon fils, mon fils aimé. J’ai compris que tu sais : je te demande seulement de ne pas en parler à ta mère. Elle a été bien trop traumatisée et le reste encore. Mais, Pierre, tu aurais pu être notre point de discorde, en réalité tu as toujours été ce qui nous a réuni. 

Après cette révélation, je m’éloignai un temps de Momie, c’est comme ça que j’ai toujours appelé ma mère, c’est une des expressions pour dire maman en Arabe. J’imaginais qu’elle me détestait, que l’espèce de froideur qu’elle me montrait venait du mauvais souvenir lié à ma conception. Mais il n’en était rien, je l’ai peu à peu compris, elle était juste… maladroite avec moi, alors qu’elle se montra si naturelle avec toi…

Alors nous nous sommes à nouveau rapprochés sans que, jamais, nous n’arrivions à percer cet abcès, ce mur qu’il y avait entre nous. Tu me diras : quand j’étais enfant, personne n’a eu de soupçons ? Non, je ressemblais beaucoup à ma mère et personne n’a jamais émis la moindre suspicion sur mes origines. Et puis, il y avait l’attachement si fort que me montrait Harold. 

Enfin tu es arrivé, et tu étais différent. Les gens disaient, il est du côté de Harold. C’était très douloureux pour moi. Pour finir, je me suis confié à ta mère, mais à partir de là, elle s’est éloignée de nous… tu connais la suite.

 

Cette fois c’est moi qui pleurais, alors je lui ai raconté ce que m’avait confié Mado et la lettre qu’elle m’avait laissée. Certes sa naissance avait été un accident dû à une peur incontrôlée, mais pas à un viol. J’ajoutai : « Ton père biologique n’était pas un salaud ! »

Nous sommes restés sans rien dire de longues minutes. Nous étions tous les deux gênés. Je lui ai alors montré la photo du jeune Kabyle que m’avait donnée Mado. Il l’a regardée, puis m’a dévisagé. Il a alors dit : « Mon Dieu, que tu lui ressembles ! » 

Brusquement il s’est mis à sangloter comme un enfant, de temps en temps, il implorait sa mère, Momie, Momie. Il s’est enfin calmé puis il a rompu le silence en revenant à ce qu’il aimait par-dessus tout : le jardin.

 

Nous sommes partis à l’hôtel et nous avons rejoint nos chambres sans dîner. Le lendemain j’avais très peu dormi, et à le voir arriver au petit déjeuner, je compris que lui non plus n’avait pas passé une bonne nuit. La serveuse venait de nous apporter notre café et nos tartines quand il m’a dit :

-        Si tu es d’accord, on dira au Notaire qu’on a renoncé à mettre la maison en vente et décidé de la garder. Nous y viendrons, ta mère et moi, passer les mois d’été quand il fait trop chaud au Portugal. 

Après une courte hésitation, il se reprit :

-        Ta belle-mère. 

Je lui pris la main et la serrai un long moment, en le regardant dans les yeux.

 

Nous n’avons plus jamais reparlé de ça, mais depuis ce jour nous nous voyons avec plaisir. Sa femme m’avait adopté depuis le début de leur relation. Je l’appelais « Mae ». Mon père avait beaucoup changé, Il ne lançait plus, à tout bout de champ, ses diatribes contre les magrébins. Un jour il m’a d’ailleurs raconté qu’il avait désormais un ami algérien. Il l’avait connu à Paris. Le garçon était serveur chez Chartier, le célèbre « bouillon » de la rue du faubourg Montmartre. Pierre avait protesté à la suite d’une erreur sur l’addition. Le ton était monté. Sous la pression, le garçon s’était mis à mélanger le français et le kabyle. Alors mon père, qui avait appris cette langue en cachette, lui avait répondu de la même façon. Les deux hommes s’étaient regardés, calmés aussitôt, ils avaient éclaté de rire. Ce fut le début d’une longue amitié…

 

Chez le notaire, il avait expliqué qu’il voulait me donner la maison tout en gardant l’usufruit. J’aurais pour mission de veiller sur elle. J’avais obtenu un poste de professeur de Français au lycée de Cahors, aussi je pouvais m’y rendre régulièrement. 

Je pensais écrire l’histoire de ma famille, mais je me posais beaucoup de questions. Mon grand-père avait-il cru à cette histoire de viol, ou bien était-ce plus facile d’admettre cela qu’une aventure amoureuse de sa femme ? Ma grand-mère n’avait-elle pas inventé ce moment d’égarement pour oublier un viol qu’elle avait subi ? Mon père m’avait-il tout dit ? 

 Il m’avait autorisé à aménager un studio dans une dépendance du fond du jardin. C’est en nettoyant le lieu que je découvris une lettre jaunie, dans une boite à chaussures. C’était écrit dans une langue que je ne connaissais pas. Je demandai à un professeur du lycée de me la traduire :

« Ma chère Mado, je suis obligé de partir précipitamment… Je n’oublierai jamais ce moment que nous avons passé ensemble. Je t’aime vraiment. Amid. »

Ainsi cette fois j’étais certain que les choses c’étaient passées ainsi que ma grand-mère me les avait rapportées. Et j’en fus heureux. 

 

Il a fallu à Pierre du temps pour accepter mon compagnon, mais aujourd’hui, peut-être parce qu’ils partagent le même gout de la nature et de la musique, ils sont devenus les meilleurs amis du monde. Il m’arrive même de me demander si je ne suis pas jaloux !